Production Audio

La Mondialisation en 57 facettes…

Série documentaire audio / 5 x 58 min / octobre 2016

UN GRAND VOYAGE DANS LA PETITE FAMILLE DU DIAMANT

Rediffusion des quatre premiers épisodes de notre série documentaire radiophonique sur l’économie mondiale du diamant sur France Culture, émission « La série documentaire », du lundi 10 au jeudi 13 octobre 2016 à 17h.

Le diamant est-il vraiment éternel ? Soixante ans après le fameux slogan inventé par la De Beers, un état des lieux du microcosme du diamant, qui emploie 1.500.000 personnes dans le monde pour un chiffre d’affaires annuel de 66 milliards de dollars, semble nécessaire : fin d’un monopole axé sur le commerce Nord-Sud issu du colonialisme, émergence de nouveaux acteurs parmi lesquels une grande puissance asiatique affirme sa centralité, mise en place d’un processus de régulation internationale, massification des ventes d’un produit autrefois considéré comme luxueux, circulation planétaire de la monnaie à travers des paradis fiscaux et des réseaux discrets… Cette série radiophonique (à écouter ci-dessous, un player par émission) tente d’observer, en cinq étapes remontant la filière de la mine à la bijouterie, un phénomène environ trentenaire que l’on appelle la mondialisation.
(voir texte développé en pied d’article)

1er volet – Mbuji Mayi (RD Congo) : Les comptes d’Anderson


« Mbongu », c’est le terme qui désigne le diamant en chiluba, langue nationale parlée dans le Kasaï Oriental, province de la République démocratique du Congo (RDC). La plus grande région diamantifère du pays est située autour de Mbuji-Mayi, immense ville pionnière qui a vu sa population passer de 30.000 en 1960 à près de 2 millions d’habitants aujourd’hui. Cette croissance exponentielle s’explique par la libéralisation de l’extraction des diamants décidée par le maréchal Mobutu qui, en 1982, a mis fin au monopole de la Société minière de Bakwanga (MIBA). Fondée sous la colonisation belge, cette entreprise détenue à 80 % par l’Etat congolais n’en finit pas d’agoniser, après avoir été ponctionnée pour financer les conflits qui ont déchiré le pays entre 1996 et 2003. Concentrée sur le « Polygone », une zone réservée interdite aux creuseurs artisanaux, la production de la MIBA en 2007 n’a pas dépassé 1 million de carats, une quantité marginale par rapport à l’exploitation artisanale.
Pourtant, fin 2008, celle-ci ne se porte guère mieux. A cause de la dépression économique mondiale, le diamant ne se vend plus et la crise frappe de plein fouet ceux qui sont le plus en amont de la filière du diamant : l’armée des creuseurs qui remuent la terre nuit et jour pour tenter d’attraper « une grosse pierre », des petits négociants et des « grands patrons » qui s’efforcent de vendre leurs lots aux comptoirs d’exportation – pour la plupart libanais – sous le strict contrôle de M. Anderson, l’expert anti-fraude venu de Kinshasa. Au Kasaï, il y a longtemps que le diamant n’est plus un « secteur d’enrichissement rapide », sauf pour une poignée. Il est au mieux une chimère qui nourrit la folie des hommes, au pire une malédiction qui s’est refermée sur eux comme un piège infernal.
Remerciements tout particuliers à Esther Ndalafina et à toute l’équipe de Radio Okapi de Mbuji-Mayi.
Diffusion sur France Culture les 27 avril, 5 mai, 27 août et 2 septembre 2009, les 1er et 2 juillet 2013, lundi 10 octobre 2016 à 17h
Diffusion in situ à la librairie L’Atelier (Paris 20e) le 1er octobre 2009, accompagnée d’un diaporama (photographies de Samuel Turpin/Gamma) et suivie d’une rencontre avec Benjamin Bibas et Emmanuel Chicon, dans le cadre du festival Belleville de bas en haut
Diffusion in situ au Polygone étoilé (Marseille) le 15 novembre 2009, accompagnée d’un diaporama (photographies de Samuel Turpin/Gamma), dans le cadre de la programmation « Incertains usages du monde » (Peuple et Culture Marseille, en partenariat avec Les Écrans documentaires d’Arcueil)

2e volet : Anvers (Belgique) : La part du tigre


A l’entrée du zoo d’Anvers attenant au musée du diamant, deux mosaïques se font face. L’une représente un lion, emblème de la Flandre et de la Belgique ; l’autre un tigre, fauve qui pourrait symboliser l’Inde, tant les firmes issues de ce pays règnent aujourd’hui presque sans partage sur la capitale internationale du diamant. Si Anvers prétend encore attirer 80 % de la production mondiale du brut et 50 % du taillé, échangés dans l’une de ses quatre bourses diamantaires, 70 % de son chiffre d’affaires import-export est désormais réalisé par des compagnies indiennes, qui raflent 6 des 12 sièges d’administrateur de la structure régissant le secteur dans la ville, le Antwerp World Diamond Center.
Eclaboussés au tournant des années 2000 par les rapports d’ONG dénonçant les « diamants du sang » venus de la Sierra Leone et d’Angola, confrontés à la formalisation extrême des transactions induite par le Processus de Kimberley censé prévenir le commerce de diamants issus de conflits, les diamantaires anversois s’interrogent… Il y a d’ailleurs une bonne vingtaine d’années que la capitale flamande a vu ses tailleries délocalisées en Inde et que sa communauté juive, longtemps dominante dans le secteur aux côtés des Arméniens et des Libanais, a été supplantée par les nouveaux maîtres venus d’Asie. Tant et si bien qu’à Anvers même, les Belges ne semblent plus vraiment avoir la main…
Remerciements tout particuliers à Francis Garçon et à Eddy Vleeschdrager.
Diffusion sur France Culture les 28 avril et 6 mai 2009, 2 et 3 juillet 2013, mardi 11 octobre 2016 à 17h, jeudi 13 octobre 2016 à 02h.

3e volet : Bombay (Inde) : Le grand jeu des Shah et des Mehta


Dans la famille Shah, je voudrais le fils… Sans doute nulle part autant qu’en Inde, où il a été découvert dans la région de Golkonde (Andhra Pradesh) au XVe siècle, le diamant est une affaire (lucrative) qui se gère en famille. Deux grandes familles, principalement : les Shah et les Mehta. Pendant qu’à Anvers, les entreprises familiales s’approvisionnaient en brut auprès de la firme patriarcale De Beers ou captaient les pierres en provenance de l’ex-empire colonial, les Indiens, ex-colonisés eux-mêmes, ont tout de suite pensé « global » en se taillant une place au soleil avec les chutes de diamants polis dont personne ne voulait en Occident. Partis à la conquête du vaisseau amiral anversois, ils ont fini par en prendre la barre et ont envoyé neveux, cousins… aux quatre coins de la planète.
N’en déplaise d’ailleurs au plus fameux dramaturge de l’ex-colonisateur anglais, les Montagut/Shah et les Capulet/Mehta se marient parfois entre eux et se sont entendus comme larrons en foire pour écrire en à peine cinquante ans ( !) la plus bollywoodienne des sagas industrielles. Résultat : en 2009, l’Inde taille 90 % des diamants du monde en volume (50% en valeur), et dans le club très sélect des 82 clients de la De Beers, 30 désormais sont Indiens. Il faut dire que Lakshmi, déesse de la prospérité dans le panthéon hindouiste, ne joue pas aux dés : les Shah et les Mehta partagent une même religion (le jaïnisme), ont grandi pour la plupart dans une même ville (Palanpour) et surtout, ont le même ethos du business. Manquait juste l’occasion, qui se présenta au tournant des années 1960. Il était une fois dans une petite ville du Gujarat…
Remerciements tout particuliers à Dilip Mehta et à Suketu Mehta, auteur de « Bombay, Maximum City » (Buchet-Chastel, 2006).
Diffusion sur France Culture les 29 avril et 7 mai 2009, 3 et 4 juillet 2013, mercredi 12 octobre 2016 à 17h

4e volet : Dubaï (Emirats arabes unis) : Cheikh emploi service


Surgie du sable en moins de deux ans, la Almas Tower (« almas » signifie diamant en arabe), haute de plus de 300 mètres, incarne à elle seule l’ambition de Dubaï de devenir le prochain centre mondial du diamant. Héritier d’une longue tradition marchande et d’un rôle ancien dans le commerce de biens précieux, les perles et l’or tout particulièrement, le petit émirat parie sur sa situation géographique idéale, à mi-chemin entre l’Afrique (premier producteur de bruts) et l’Inde (premier producteur de taillés) et sur sa proximité avec les marchés de détails à fort potentiel (le Golfe, les clients indiens, chinois…).
L’actuel dirigeant de Dubaï, Cheik Mohammed Bin Rashid Al Maktoum, a d’ailleurs su s’entourer de personnalités « compétentes dans leur branche » : quelques Anversois qui, sans doute lassés des tracas que subissait le secteur dans leur chère patrie, ont épousé la « vision » de « Cheik Mo », comme on le surnomme parmi les expatriés. Celui-ci gère également son émirat en PDG avisé : le futur « hub » diamantaire du XXIe siècle présente ainsi bien d’autres avantages qui en font un paradis… fiscal pour les amoureux du cristal de carbone. A Dubaï, on est peu regardant sur la valeur des pierres brutes et taillées qui entrent et sortent puisque les taxes sur les profits tiennent du mirage et que l’on y pratique un art consommé de la comptabilité pas trop analytique. Alors, la plupart des diamantaires du monde entier ont déjà réservé leur bureau – parfois leur étage – dans la Almas Tower et tout ce petit monde se dit que, décidément, les diamants brillent plus intensément sous le soleil du Golfe que sous la fameuse lumière du Nord…
Remerciements tout particuliers à Jean Van der Donckt.
Diffusion sur France Culture les 30 avril et 8 mai 2009, jeudi 13 octobre 2016 à 17h
Diffusion in situ à l’exposition « Emirates City », du 3 au 31 octobre 2009 à La Ferronnerie (Dijon), puis du 28 novembre 2009 au 28 février 2010 à Latitude 21 (Dijon)

5e volet : Place Vendôme (Paris) : Tournez manèges !


Sur la place Vendôme et dans la rue de la Paix qui lui est contiguë, la haute joaillerie parisienne – la « haute jo’ » comme on dit dans le métier – n’est plus ce qu’elle était. La « Place » avait construit sa réputation mondiale sur son savoir-faire artisanal hors pair et sa capacité à réaliser des pièces diamantées uniques pour des clients richissimes… jusqu’à ce que l’industrie, découvrant une nouvelle poule aux œufs d’or, ne s’en mêle.
A l’orée des années 2000, une poignée de grands groupes du luxe – PPR, LVMH – ou ayant accompli leur mue – Richemont, firme venue du tabac…– ont fait leur entrée à pas feutrés dans la joaillerie en rachetant Boucheron, Cartier, Van Cleef & Arpels, Chaumet… les maisons historiques qui avaient façonné la réputation de la Place. D’ailleurs, en faire le tour ne suffit plus à comprendre le marché de la bijouterie diamantée en France. La majorité des ventes a désormais lieu dans des magasins s’adressant au plus grand nombre, qu’il s’agisse des 271 « Manèges à bijoux » des hypermarchés Edouard Leclerc – premier bijoutier de France en 2008 – ou des boutiques Tati Or, l’une d’entre elles venant d’ouvrir précisément rue de la Paix. Commercialisant des bijoux à quelques dizaines d’euros sur lesquels sont montés de minuscules diamants taillés en Inde ou en Extrême-Orient, ces points de vente incarnent à l’aval de la filière du diamant, dans le domaine de la bijouterie, la massification du commerce des pierres induite par la montée en puissance des géants asiatiques. De quoi faire tourner en bourrique la panthère Cartier…
Remerciements tout particuliers à Steve Van Beirs.
Diffusion sur France Culture les 1er et 9 mai 2009

Cette série doit beaucoup à Pierre Chevalier, à Francis Garçon, à Dilip Mehta (Rosy Blue) et à Eddy Vleeschdrager, à qui nous adressons nos remerciements les plus chaleureux et les plus reconnaissants.

Voir aussi « La Mondialisation en 57 facettes… » en version web/mini lecteur flash

Voir aussi le diapocast Mbuji-Mayi : l’ordre du polygone

« C’est la fantaisie des hommes
qui met le prix à ces choses frivoles »
Voltaire, Contes, Le Monde comme il va.

Le diamant est-il vraiment éternel ? Soixante ans après le fameux slogan inventé par la De Beers, un état des lieux du microcosme du diamant, qui emploie 1.500.000 personnes dans le monde pour un chiffre d’affaires annuel de 66 milliards de dollars, semble nécessaire. D’abord parce que la De Beers, justement, n’est plus l’acteur hégémonique qu’il a été jusque dans les années 1950 et 1960, à l’époque mythique où le cristal de carbone pur était célébré à Hollywood par des stars comme Marilyn Monroe ou Audrey Hepburn. La compagnie anglo-sud-africaine basée à Londres, fondée en 1888 par le colonisateur britannique Cecil Rhodes et détenue par la famille Oppenheimer, a en effet perdu le quasi-monopole qu’elle exerçait sur l’approvisionnement en diamant brut. De nouveaux acteurs, d’une puissance industrielle comparable, sont apparus : Russes, Canadiens et surtout Australiens, dont les compagnies minières Rio Tinto et BHP Billiton ont désormais largement investi les cheminées kimberlitiques (où sont extraits industriellement les diamants). Pendant ce temps en Afrique, notamment en Sierra Leone et en République démocratique du Congo, l’exploitation artisanale s’est largement développée, souvent avec des guerres civiles en toile de fond, ce qui a fait naître l’expression de « diamants du sang ».

Anvers, capitale mondiale des bourses diamantaires qui a connu son heure de gloire dans les « golden sixties », a elle aussi perdu de sa superbe. La mise en place en 2003 du Processus de Kimberley, mécanisme international prohibant l’achat et la vente des pierres provenant de zones de conflits, a introduit du formalisme dans un commerce anversois autrefois régi par la confiance orale. Surtout, dès les années 1980, l’essentiel des tailleries de la ville ont été délocalisées en Inde. En une trentaine d’années, ce pays émergent est en effet devenu la puissance majeure du secteur, taillant 90 % du volume et 50 % de la valeur des diamants circulant dans le monde. Les diamants bruts achetés en Belgique sont acheminés jusqu’à Bombay par des firmes multinationales à capitaux indiens comme Rosy Blue, Eurostar ou Diarough, qui ont supplanté leurs concurrents au fonctionnement plus artisanal, issus des diasporas arménienne et libanaise ou encore de la communauté juive d’Anvers.

Car dans le même temps, la taille du marché a changé : l’émergence d’une classe moyenne asiatique multiplie les occasions de vendre du bijou diamanté, d’autant que celui-ci, orné désormais de minuscules pierres, est devenu accessible au plus grand nombre. L’émirat de Dubaï l’a bien compris, qui fonctionne comme une zone franche et attire dans ses prestigieux shopping malls des dizaines de millions de clients venus du monde entier. Chaque transaction effectuée dans l’émirat est également l’occasion d’enregistrer un bénéfice détaxé, sans trace comptable, ce qui facilite la circulation des capitaux à l’intérieur de groupes diamantaires désormais mondialisés.

Dans ce paysage, la place Vendôme, jadis lieu mythique de la haute joaillerie française, est devenue anecdotique. Les anciennes maisons traditionnelles que sont Cartier ou Boucheron ont certes été rachetées par des grands groupes de luxe. Mais leur chiffre d’affaires en France est de loin dépassé par les « Manèges à bijoux » des hypermarchés Edouard Leclerc, alors qu’une nouvelle boutique Tati Or vient d’ouvrir rue de la Paix… autant de magasins qui prennent rarement la peine de certifier leurs pierres.

Fin d’un monopole axé sur le commerce Nord-Sud issu du colonialisme, émergence de nouveaux acteurs parmi lesquels une grande puissance asiatique affirme sa centralité, mise en place d’un processus de régulation internationale, massification des ventes d’un produit autrefois considéré comme luxueux, circulation planétaire de la monnaie à travers des paradis fiscaux et des réseaux discrets… Autant de faits qui incitent à penser que le diamant, éternel ou non, a perdu de son unicité, même s’il demeure le prisme transparent qu’il a toujours été… un prisme par lequel cette série tente d’observer, en cinq étapes remontant la filière de la mine à la bijouterie, un phénomène environ trentenaire que l’on appelle la mondialisation.

Production déléguée
Benjamin Bibas et Emmanuel Chicon

Réalisation
Jean-Philippe Navarre

Producteur coordinateur
Jean Lebrun

Coproduction
« Sur les docks » (France Culture)
la fabrique documentaire

Diffusions
Première diffusion de la série sur France Culture, émission « Sur les docks », du 27 avril au 1er mai 2009
Autres diffusions : voir chaque épisode